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Avec « Forêts d’écriture », Claudie Hunzinger nous ouvre son atelier montagnard (Le Temps)

vendredi 28 novembre 2025, par webmestre

Vivant en bordure de la forêt des Vosges depuis les années 1960, la romancière et plasticienne construit une œuvre traversée par le chant du monde

par Lisbeth Koutchoumoff Arman

Cette fin d’année, c’est Claudie Hunzinger qui ouvre la porte de son atelier de plasticienne et d’écrivaine (Un Chien à ma table, Prix Femina 2022, Il neige sur le pianiste, pour ne citer que ces deux derniers romans) et qui revient sur un parcours traversé, nourri, habité par la forêt des Vosges où elle s’est installée avec son mari Francis au milieu des années 1960.

Un vaste bourdonnement

Dès Bambois, la vie verte, en 1973 (Stock, réédité en 2022 chez Cambourakis), récit de cette mise au vert vécue comme une réponse à « l’appel poétique de la montagne », l’idée de s’émanciper d’une vision humano-centrée du monde se fait jour. Vivre à Bambois, en bordure de forêt, explique Claudie Hunzinger aujourd’hui, l’a rendue attentive au « vaste bourdonnement émis par des milliers de bouches différentes […] Et j’ai appris le langage-sapin, le langage-vent, le langage-cerf, le langage-forêt. »
Elle décrit l’élargissement de soi que ces nouveaux alphabets permettent : « Mes limites se sont élargies à celles de la forêt qui m’abritait, et je me suis augmentée de son corps de moraines, de mousses, d’arbres centenaires, de rapaces et de cervidés tandis que de son côté, la forêt s’est prolongée en moi, m’incitant à parler pour elle. »

Forêts d’écriture retrace les sources de cette attention au vivant dans une petite enfance vécue l’été dans deux maisons ouvertes sur une campagne où « tous les papillons étaient encore là ». Puis à Bambois, viendront les années consacrées à l’élevage de moutons puis à la teinture et au tissage des laines. Claudie Hunzinger aborde ensuite sa découverte de la fabrication du papier à partir de la cellulose des plantes, et, par ce biais, des différents types d’« écritures des herbes. »

Un coin « Sorcières »

Pendant une vingtaine d’années, dans une « outrance de solitude », aidée de Francis, elle va « cuire la nature » au chaudron et fabriquer des papiers d’herbes qui seront exposés dans différents musées et centres d’art en France, en Suisse, notamment. Se reconnaissant dans la double approche, poétique et scientifique, de Lucrèce, la lecture du De rerum natura l’accompagne depuis lors. L’Invention du pré de Francis Ponge, lui aussi grand lecteur de Lucrèce, est une autre source vive parmi de nombreuses autres.

Dans sa bibliothèque, classée par thème, on trouve un coin « Sorcières », dit-elle, avec Forêt, femme, jolie de Jacques Dournes, la revue Sorcières fondée en 1975 par Xavière Gauthier, La Sorcière de Michelet ou encore Sorcières. La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet. Du côté des arts plastiques, Claudie Hunzinger s’est sentie proche du mouvement de l’Arte povera, un mouvement qui fait son retour, constate-t-elle, « dans une version plus politique marquée par l’écologie ».

La langue des herbes

Ecouter Claudie Hunzinger, c’est cela : entrer dans une bibliothèque vivante, bruissante d’une pensée sans cesse en mouvement où les réflexions sur la biodiversité ne font qu’un avec une approche poétique du monde. Après « l’écriture en herbes, dans la langue des herbes », Claudie Hunzinger fait son entrée en littérature, comme elle le dit elle-même, à 70 ans, en 2010, avec Elles vivaient d’espoir, un roman inspiré par l’histoire d’amour de jeunesse qu’a vécue sa mère avec une femme.
Commence ainsi une œuvre où le fragment et les digressions dominent. Claudie Hunzinger, grande amatrice de Laurence Sterne, se reconnaît aussi dans l’écriture de Colette en particulier Les Vrilles de la vigne, dans ce « besoin du bref et de la condensation et de rafales d’instants, et du vide entre les instants. Et du logos pulvérisé ».

La Survivance, La Langue des oiseaux, Les Grands Cerfs traduisent sur le plan romanesque une vision décentrée où l’humain est un élément du cosmos parmi les autres, où les identités connaissent des métamorphoses, où les hybridations entre les mondes, les circulations, les connivences affleurent. A la fin du volume, Claudie Hunzinger présente trois lectures qui l’ont nourrie. Parmi elles, La Femme changée en renard (1922), de David Garnett.